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Rencontre : Prix Montaigne 2015
26-06-2015
Prix Montaigne 2015

Régis Debray a été récompensé pour son ouvrage : "Un candide à sa fenêtre" paru aux éditions Gallimard

 

 

Dotation 2015

 

Château Carbonnieux blanc 2012

Château Larrivet Haut-Brion 2010

Château Latour-Martillac blanc 2012

Domaine de Chevalier 2002

Château Batailley 2011

Château Brane-Cantenac 2005

Château Giscours 2008

Château La Lagune 2007

Château de Lamarque 2005

Château Lanessan 2003

Château Pichon Longueville Comtesse de Lalande 2005

Château Poujeaux 2008

Château Cadet Bon 2007

Château Canon La Gaffelière 2008

Château Corbin-Michotte 2005

Château Clinet 2010

Château Gazin 2009

Château Doisy-Daëne 2010

Discours de Nicolas de Bailliencourt dit Courcol
Grand Chancelier de l'Académie du Vin de Bordeaux

Monsieur le Premier Ministre et maire de Bordeaux, cher Maître et Président du Jury du Prix Montaigne, Cher Monsieur Receveur, Secrétaire perpétuel du Prix Montaigne, Mesdames, Messieurs,
Monsieur et Cher Lauréat,

Ce n’est pas une fenêtre à laquelle votre candide est accoudé mais une large baie vitrée, un balcon, ouvert à 180 degrés sur le monde, « car le dedans, écrivez-vous, vous attend dehors, et rien de tel pour vraiment goûter son dedans que d’aller voir dehors ».

Les entrées de votre ouvrage, aussi diverses que variées, s’enchaînent à sauts et à gambades comme disait Montaigne. Cet ensemble constitue autant de petits chapitres qui vous donnent l’occasion, pour notre plus grand plaisir, de passer en revue d’un œil affuté les sujets de préoccupations ou d’intérêt de notre monde d’aujourd’hui ou tout du moins ceux qui ont retenu votre attention : Alger, Gaza, la Chine et nous, Nelson Mandela, la non-violence, les idéologies, l’Iran, mais également Picasso, le vif et le mort, le moche et le beau, Morand et Chardonne…  et bien d’autres thèmes voire des divagations et autres considérations philosophiques, économiques, politiques et sociétales. Ainsi, à l’exemple de Candide vos lecteurs font-ils un voyage initiatique en profitant de votre éclairage tout personnel sur la complexité du monde et parfois les tristes réalités de notre époque.

Votre « Candide » analyse ce qu’il observe et le transcrit d’une plume souvent trempée dans l’acide, lorsqu’il critique les medias complaisants ou incompétents, «l’encens préprogrammé des medias qui finit par écœurer comme un excès de confiture » dites-vous, l’impudence des animateurs télés, le parler globish ou la novlangue, l’aveuglement et la lâcheté des hommes politiques… Vous pratiquez aussi à l’occasion l’art subtil du « In cauda venenum ». (J’utilise un peu de Latin surtout pour faire plaisir à Madame Vallaud-Belkacem).

Vous partagez avec Voltaire un goût pour l’ironie, une certaine insolence, un attrait, enfin, pour la saine polémique qui fait pièce au « politiquement correct », au prêt à penser. Si vous ne résistez pas au plaisir des formules assassines, c’est souvent pour mieux revenir à ce bon sens qui fait défaut à tant de nos contemporains. D’ailleurs, citant une réflexion tirée des cahiers intimes de Lamartine n’écrivez-vous pas « le sens commun est un grand prophète »… ?
Toutefois on sent Candide parfois un peu désabusé lorsqu’il se retourne sur son propre parcours, sur ce qu’il a vu et entendu, ce qu’il a vécu. Si ses jugements sont emprunts de lucidité et de sévérité pour ses contemporains ils le sont aussi pour lui-même.

En tout cas on ne s’ennuie pas en compagnie de ce Candide qui nous amène à nous interroger sur notre devenir dans ce monde qui va de plus en plus vite et part un peu dans toutes les directions… mais en fait, où « rien ne change sous le soleil ». Sagesse du roi Salomon.

Quant à nous, vignerons de Bordeaux, « nous savons -tout du moins la plupart d’entre nous savent- que l’on ne s’assied pas sur un nuage ». Et nous mettons en pratique le conseil de Candide : « il faut cultiver son jardin »… « Dans le meilleur des mondes possibles eut sans doute ajouté Pangloss ». Est-ce ce monde qui est aujourd’hui pris en main par les énarques de la promotion Voltaire ? On ne saurait dire.

Quoi qu’il en soit nos jardins ce sont bien sûr nos vignes… les vignes du bordelais. Le travail de nos vignes nous protège en nous tenant un peu à l’écart des aléas du temps présent. Il nous permet de nous évader en nous concentrant sur la production de ces vins qui font la gloire de Bordeaux ; ceux que nous avons le plaisir de vous offrir aujourd’hui. Ils constituent comme vous le savez la part tangible du prix Montaigne : 120 flacons issus de nos meilleurs terroirs.

Vous pourrez ainsi en les dégustant vous remémorer ces propos inspirés par votre passage au festival Philosophia de Saint Emilion et Pomerol : « le génie du vignoble, avez-vous écrit, c’est le temple du temps… qu’un premier cru résume. Avec le vin on roule des siècles dans sa bouche, une poupée russe d’époques superposées, géologiques, historiques, familiales, intimes… »

Qui plus est ces vins aideront j’espère le Candide qui est en vous à échapper au pessimisme des Martin, mais aussi à ne pas tomber dans l’optimisme béat des Pangloss. Car le vin de Bordeaux, tout en finesse et en équilibre, se boit avec modération, en bonne compagnie et laisse les idées claires.
Ce soir, nos meilleures félicitations sont pour vous. Je vous les transmets au nom des membres de l’Académie du Vin de Bordeaux. Nous vous remercions tous pour cet ouvrage roboratif !

Discours de Régis Debray, lauréat du Prix Montaigne 2015

Monsieur le Maire, monsieur le Chancelier, cher Alain Duhamel,

Vous m’avez honoré et mieux encore, étonné. Cela fait deux raisons pour vous remercier, puisque la philosophie, dixit Platon, est fille de l’étonnement et que rien n’est plus utile, plus agréable à un philosophe que cette petite commotion intime qui lui fait ouvrir les yeux sur des choses étranges qui jusque-là lui échappaient.

N’entretenant avec les premiers crus de Bordeaux qu’une relation assez intermittente et très intimidée, celle d’un dévot impécunieux, et avec les châteaux en général une relation un peu réticente, je n’avais gère de titres à prétendre au Prix Montaigne. Qu’est-ce qui a pu me valoir votre indulgence ? Le genre « Essai », fricassée de libres propos ? L’écriture « à sauts et à gambades », avec « gasconnades à l’envers » et quelques foucades ? Le fait d’entre-ouvrir son arrière-boutique en livrant par écrit ses humeurs et ses vagabondages, au mépris du mépris pascalien pour « le sot projet qu’on a de se peindre » - et que dirait Pascal à présent de tous nos selfies littéraires ? Sur le fond des choses, je veux dire sur la sensibilité personnelle, plus jacobine que girondine, la cuvée Montaigne ne m’est pas spécialement familière. Il y a des vins à boire jeune et des vins de garde : Montaigne se déguste sur le tard. Et ce qu’en m’étonnant, vous m’avez donné envie de scruter d’un peu près, c’est la complexion assez singulière à mes yeux, d’un terroir et d’un lignage. Votre Académie, de fait, ne réjouit pas seulement les papilles et le nez mais aussi l’esprit qui va avec. Je prends le mot dans son double sens, le distillé en barrique et le distillé philosophique, l’esprit-de-vin et l’esprit des Lois, qui n’en font qu’un (et ce n’est pas un hasard si le seigneur de La Brède a choisi ce titre de bon goût). Quand on reçoit des mains de l’actuel maire de Bordeaux le prix qui porte le nom d’un proche prédécesseur – 1581-2015, un battement de paupière à l’échelle des longues durées – on ne peut pas ne pas s’interroger sur le fond de cuve, sur ce qui se fait signe et se poursuit dans cette passation du sceptre municipal. Je cite l’auteur des Essais : « Etant éloigné de France, les messieurs de Bordeaux m’élirent maire de leur ville. » Pour qui les observe des bords de Seine, et quitte à tirer un périgourdin de la Dordogne vers la Garonne, ces messieurs me semblent avoir, dans l’ordre de l’esprit, trois figures de proue, trois M emblématiques, Montaigne, Montesquieu et Mauriac. Pas précisément les régionaux de l’étape, ni les muses du département. Et qui ferait le portrait de ce genre d’esprit ferait déjà le portrait spirituel d’une bonne moitié de la France (voire la moitié plus un). C’est sans doute l’esprit de famille qui a incité monsieur le Maire de 2015 à écrire un fort bon essai intitulé Montesquieu, le moderne. Ce Montesquieu dont Helvétius disait qu’il a le tour d’esprit de Montaigne. D’où leur vis-à-vis très naturel sur la place des Quinconces, où ne manque que François Mauriac, pour que le blason soit au complet.

N’allons pas les figer dans le marbre, nos trois M. d’Aquitaine. Ils ont de la verve, ce sont des hommes d’esprit, y compris au sens Sacha Guitry, piquant et mordant. Même incorrect en diable, voyez Montaigne, son éloge de Machiavel et du tétin des dames florentines. Voyez Mauriac et ses « J’aime tellement l’Allemagne que je préfère qu’il y en ait deux. » Mais enfin, les gens d’esprit sont souvent bêtes, et le Bordelais est trop intelligent pour en rester au trait acide. Après Les Lettres persanes et coquines, les Considérations sur la grandeur et la décadence de Rome. Après le Bloc-Notes ébouriffant, Les Mémoires intérieures. « L’esprit général » cher à Montesquieu, le véritable inventeur de la science politique, l’Adn mental qui résulte de toutes les choses qui gouvernent les hommes dans leur canton, le climat, l’étendue, la religion, l’alimentation et la géologie, c’est d’abord un caractère ou un style : un certain détachement d’avec les factions, un certain recul vis-à-vis des outrances du moment, un je ne sais quoi de fier, d’élégant et de détaché. Si je continuais dans l’idéal-type, dans les manières de qui se mêle d’un peu tout sans se piquer de rien, je le verrais, ce Bordelais, gourmant de réalité, ramasseur d’anecdotes, cueilleur de petits faits vrais ; ayant le goût du concret et du positif, fuyant les vérités a priori et les généralités creuses ; ne cherchant pas l’essence des choses ni les origines de l’inégalité, comme Rousseau mais plutôt leur façon de fonctionner. Ce sont les hommes du possible, non de l’idéal. Ils se gardent de juger ce qui est à l’aune de ce qui devait être, et aiment plus à décrire qu’à prescrire. L’ordre établi n’est pas pour eux un ennemi à abattre mais un compagnon de route égaré à remettre dans le droit fil. Ils préfèrent le judicieux au juste, ils ne visent qu’au meilleur, c’est-à-dire au moins pire. Bref, la meilleure philosophie, pour ces empiriques, c’est de n’en pas avoir- ce qui, somme toute, n’est pas la pire des philosophies.

Vous me direz, et c’est vrai, que je tourne autour du pot, qui est tout bonnement l’esprit de modération, le meden agan grec, le rien de trop propre au conservateur éclairé, le juste milieu entre le bon millésime et le brûle-gueule, genre whisky ou vodka ; le coteau entre plaine et montagne, le hobereau coincé entre le palais et la cathédrale, le sénateur centriste, entre le Bonaparte du jour et les humiliés de toujours. On l’a tant brocardé, cet entre-deux chaises, cet à mi-chemin, ce ni-ni, et à juste titre, qu’on en oublie parfois qu’on peut y trouver de l’héroïsme. Alain Juppé parle plus sobrement, dans son ouvrage, d’un volontarisme de la modération. Par temps de démagogie ou de racolages bon marché, il faut une certaine force d’âme pour savoir raison garder, sans hurler avec les loups ni pousser chaque soir la chansonnette.

Il y a, cela dit, une ombre au tableau : l’arquebuse. Montaigne, l’homme à cheval comme l’appelle Lacouture, en bon chevalier, déteste les armes à feu, Montesquieu le paisible, comme son siècle, ignore et répudie la guerre, Mauriac, qui aura la sainte colère après 1940, le Forez du Cahier noir, n’alla pas, en 1914, au-delà de brancardier. Nos braves sont des pudiques. S’ils n’ont pas de Saint-Barthélemy à se reprocher, ils ne sont pas non plus à Marignan. Les âmes bien trempées dont je parle ont un problème avec la peste et la violence. Le vaillant est placide, le stoïque avisé, trop civil pour la guerre civile, trop policé pour le vulgaire, la rixe et le tumulte. Il a les vertus de la noblesse de robe, et les empêchements aussi : il demande rien à l’épée. Debout dans la tempête, s’il sait quitter les charentaises et rester droit dans ses bottes, il joue en défense, et retient ses coups, sans rompre en visière. On rêve parfois d’un Montaigne frappant de taille et d’estoc, d’un Montesquieu en hussard, d’un Mauriac nettoyeur de tranchée. D’un zest d’imprudence dans la circonspection. D’un Siècle des Lumières ami de la poudre et de la levée en masse, qui ne craindrait pas les brasiers ni les raccourcis, mais on me répondra qu’à trop vouloir le beurre et l’argent du beurre, on n’a ni l’un ni l’autre. Dont acte. Mais comme on fait son rêve, on fait sa vie, disait Victor Hugo, et pour faire Valmy, il a bien fallu que les volontaires de l’an II fassent de grands et beaux rêves.

Je m’en voudrais de finir sur une note franco-sceptique. Parce qu’il y a une ironie de l’histoire qui est la revanche précisément de l’ironique sur l’épique, du tranquille sur l’excité ou de Socrate sur Achille (si, ce genre de métaphore passéiste est encore permise). Il y a comme cela des œuvres, des noms, des profils, qu’on croyait bons pour le musée et qu’on retrouve un beau jour à la une des journaux. L’état d’esprit du modéré, on peut le dire pré-romantique et pré-hégélien. Et donc vieux-jeu. D’avant le Sturm und Drang, le goût du sublime, la fascination de la table rase, la fusion des âmes, la fabrique de l’homme nouveau. N’étant ni d’effrayants génies ni des mages orientaux, nos Bordelais peu tonitruants auraient dû s’effacer sur la pointe des pieds. Et de fait, Pascal a longtemps éclipsé Montaigne, le Contrat social a jadis renvoyé L’Esprit des Lois dans les amphis, et Malraux, dans ma génération a fait de l’ombre à Mauriac. Je parle d’il y a mille ans d’ici, quand l’aura de Sartre ne le disputait qu’à celle de Brigitte Bardot, Raymond Aron n’ayant que l’auréole du Figaro, peu concurrentielle. Et puis, surprise, le 20e siècle ayant poussé le romantisme du 19e jusqu’au fanatisme et la passion jusqu’au carnage, voilà que les sobres vertus, les retenues du Siècle des Lumières reprennent une appétissante actualité. Quand le héros vire au tyran, et le mystique à l’égorgeur, quand le noble impératif de « penser aux extrêmes » débouche sur des mares de sang, il se produit certains retours en grâce inattendus. On voit Montaigne doubler Pascal, Montesquieu courir en tête avec Marx en petit dernier et le Mauriac des chroniques gambader gaiement à côté d’un Malraux peut-être anachronique. Le ante devient post. Le « rien de grand ne se fait sans passion » cède la place à un « réfléchissons tout de même un peu avant de dire n’importe quoi ». Les deux ne sont pas faux, mais chaque vérité a son moment historique. Le nôtre redonne du prix à la deuxième formule.

Ce qui ne se déclasse pas au fil du temps, en revanche, pas plus que le classement des crus de 1855, c’est le pronostic de Montaigne : « Un homme qui a lu et retenu est plus capable de grandes entreprises qu’un autre. » Si vous la croisez avec une autre observation de Thibaudet, l’historien de la littérature, « le grand chemin de la France va de la Gascogne à Paris », vous ne pouvez plus exclure qu’arrive un jour rue du faubourg Saint-Honoré, à Paris, un édile venu de cet estuaire sachant lire et écrire, et plus rare encore, chez nos politiques d’aujourd’hui, en français – l’aventure ne manquerait pas, avouons-le, d’en réjouir plus d’un, quoiqu’un Parisien puisse penser par ailleurs, et aussi loin qu’il soit, par goût et tempérament, personne n’est parfait, des bordeaux supérieurs.

 

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